Cette accusation, qui revient à chaque grande mobilisation sociale émaillée d’incidents, est alimentée par plusieurs vidéos filmées le 17 octobre ou lors de rassemblements des lycéens. Mais aucune ne permet d’attester que des policiers attiseraient volontairement les violences.
C’est une accusation qui est revenue régulièrement depuis le début des blocages des lycéens, puis après la mobilisation plus large du 17 octobre. Des internautes, souvent soutiens de ces mouvements, accusent, vidéo à l’appui, des policiers en civil de se faire passer pour des « casseurs » et d’être les auteurs de dégradations ou de jets de projectiles. Le but recherché, selon ces messages, serait d’attiser les violences ou de discréditer les mouvements sociaux et leurs revendications.
Ces dénonciations de « policiers casseurs » ou d’« agents provocateurs » reviennent à chaque mouvement social d’ampleur, comme lors des manifestations des gilets jaunes, et sont systématiquement démenties par les autorités et les syndicats de police – le ministère de l’Intérieur n’a pas répondu aux sollicitations de franceinfo pour cet article. En amont d’une autre journée de mobilisation, samedi 24 octobre, franceinfo a tenté d’y voir plus clair en interrogeant des chercheurs ou observateurs spécialistes du maintien de l’ordre au sujet de plusieurs séquences très partagées ces dernières semaines.
« Une vidéo ne suffit pas à contextualiser les faits »
Parmi ces séquences virales, il y a cette vidéo de deux hommes cagoulés en train d’enflammer une poubelle à Paris, samedi 17 octobre. Vue plus de 2,5 millions de fois sur X(Nouvelle fenêtre), elle est postée par un internaute qui présente les incendiaires comme des policiers. Mais rien ne permet d’en attester. Sollicité par franceinfo, le parquet de Paris répond ne pas avoir connaissance d’une plainte ou d’un signalement sur ces faits, et n’a ouvert aucune enquête à ce sujet.
Sur une autre vidéo, vue plus de 1,5 million de fois sur X(Nouvelle fenêtre) , deux personnes en tenue civile et vêtues de noir ouvrent le coffre d’une voiture de police à Paris. « Les ‘casseurs’ rentrent gentiment au poste après le ‘service' », est-il écrit en description de la séquence. Mais les images ne montrent pas ces hommes en noir se livrer à des dégradations.
Ce genre d’images sont « toujours sujettes à interprétation », et « une vidéo ne suffit pas à contextualiser les faits », résume le sociologue Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et coauteur de La Police contre la rue. Les interrogations et la méfiance des internautes semblent naître, en partie, de la présence réelle de policier en civil dans les manifestations. Mais « si jamais il y avait des policiers infiltrés dans les manifestations, ils ne seraient pas là pour casser, mais pour faire du renseignement », assure Axel Ronde, président du syndicat CFTC-Police. « Les effectifs de renseignements sont extrêmement passifs, ils sont juste en observation », appuie Linda Kebbab, secrétaire nationale du syndicat de police Un1té, dans un entretien donné au site de lutte contre la désinformation Conspiracy Watch(Nouvelle fenêtre).
Des policiers infiltrés pour du renseignement ou des interpellations
L’infiltration policière dans les cortèges de manifestants est une pratique autorisée par la loi. Dans le Schéma national du maintien de l’ordre(Nouvelle fenêtre) actualisé en 2021, le ministère de l’Intérieur détaille les règles encadrant le port de l’uniforme pour les policiers dans les manifestations. Toutes les forces de police engagées dans le maintien de l’ordre sont tenues de le porter, afin d’être identifiées par les manifestants, à l’exception des unités de renseignement judiciaire et d’interpellation, dont la nature des missions peut « exiger discrétion et port de la tenue civile ». « Les unités appelées en renfort de manière inopinée ne sont également pas concernées », ajoute le document.
Pour les membres du renseignement territorial, s’infiltrer parmi les manifestants sert à obtenir du « renseignement direct sur ce qu’il se passe, où se forment des cortèges sauvages, et essayer de récolter des informations pour venir en appui de procédures judiciaires ultérieures », explique à franceinfo une source anciennement proche du ministère de l’Intérieur.
Les policiers de la Brigade anticriminalité (BAC) en civil se fondent, quant à eux, dans la foule dans le but de procéder à des interpellations. Ne pas être identifié permet par exemple de « repérer ceux qui lancent des projectiles et les interpeller par la suite », précise Yoann Maras, délégué national du syndicat Alliance Police nationale.
Selon le Schéma national du maintien de l’ordre, les policiers infiltrés ont l’obligation de porter un brassard de police avec un RIO (numéro d’identification des policiers et gendarmes) s’ils interviennent dans une mission de maintien de l’ordre, lors d’une interpellation par exemple. « Parce que s’ils sautent sur un manifestant et n’ont pas de signe distinctif, on pourrait venir au secours du manifestant en disant qu’il se fait agresser », clarifie notre source anciennement proche du ministère. Les policiers chargés du maintien de l’ordre n’ont également pas le droit de porter de cagoule.
« L’absence de port du brassard ‘police’ peut soulever des questions »
Cependant, il arrive que des policiers ne respectent pas cette obligation et restent non identifiables, alimentant ainsi les soupçons d’avoir affaire à des « policiers-casseurs » ou « agents provocateurs ». Une vidéo filmée le 17 octobre à Metz (Moselle), vue plus de 2,5 millions de fois sur X(Nouvelle fenêtre), montre ainsi quatre personnes vêtues de noir et au visage couvert, dont une lance un projectile au sol dans une ruelle adjacente, avant de faire demi-tour. Le petit groupe est alors escorté par un policier en uniforme jusqu’à l’arrière du cordon policier. Contacté par franceinfo, le procureur de Metz confirme que ces personnes « sont des policiers en civil » qui ont agi « dans le cadre d’une opération de maintien de l’ordre, sous les directives d’un officier en tenue ».
« Leur tenue civile comme le jet de la grenade sont encadrés par la loi », rappelle David Touvet. Le procureur affirme ne pas avoir « repéré de difficulté à cet égard ». Le parquet de Metz concède néanmoins que « l’absence de port du brassard ‘police’ peut soulever des questions », et que « les consignes sur ce point [ont] été rappelées aux fonctionnaires concernés par leur hiérarchie ».
Une vidéo similaire a été filmée le 2 octobre lors d’une manifestation lycéenne à Reims (Marne), par l’équipe de l’eurodéputé La France insoumise Anthony Smith. On y voit un homme encagoulé jeter un projectile hors champ. Sur X(Nouvelle fenêtre), l’élu, que l’on voit sur les images tenter d’interroger l’homme masqué, a dénoncé l’acte comme une « provocation policière ». La préfecture confirme auprès de franceinfo qu’il s’agissait bien d’un policier en civil de la BAC, qui, selon elle, a jeté une grenade lacrymogène à destination d’un groupe de manifestants. Malgré l’absence de signe d’identification du policier sur les images, le procureur de Reims a considéré que le cadre légal avait bien été respecté, dit-il à franceinfo.
Sébastien Roché confirme qu’un policier peut justifier du passage d’une situation de maintien de l’ordre à du rétablissement de celui-ci, une phase moins codifiée. « A ce moment-là, il n’y a plus de règles d’usage de LBD, des lance-grenades, et on peut tirer même avec une arme à feu. » Yoann Maras, délégué national d’Alliance Police nationale, justifie le fait que certains policiers dérogent à la règle du port du brassard et du RIO : « A certains moments, ils n’ont pas le temps de le sortir avant d’interpeller ». Sébastian Roché y voit toutefois une « atteinte fondamentale au principe qui régit l’état de droit. On a le droit de demander des comptes à tout agent de l’administration. »
Une question qui a une longue histoire
L’idée selon laquelle des policiers en civil s’infiltreraient dans les manifestations pour participer aux actions des casseurs n’est pas nouvelle. « La thématique est très ancienne, c’est celle des ‘appariteurs’ dont parlait Coluche dans un sketch célèbre de 1975 », rappelle l’historien spécialiste de la police Arnaud-Dominique Houte. Dans ce sketch(Nouvelle fenêtre), largement relayé sur les réseaux sociaux depuis le début du mouvement, l’humoriste décrit « les appariteurs » comme des « flics en civil dans les manifs qui cassent les vitrines pour dire que c’est les ouvriers et les étudiants ».
Quelques années plus tard, en 1979, une grande manifestation de sidérurgistes à Paris est émaillée d’actions de casseurs. L’un d’eux est arrêté par le service d’ordre de la CGT. Il s’agissait, selon le syndicat, d’un certain « Gérard Le Xuan, gardien de la paix, matricule (…) délivré par la préfecture de police (…), une plaque de police délivrée par le ministère de l’intérieur », avait alors rapporté Le Monde(Nouvelle fenêtre). La préfecture de police avait accusé la CGT de « complète affabulation ».
« Un vrai et gros problème de confiance »
Une source anciennement proche du ministère de l’Intérieur déplore auprès de franceinfo la « zone grise » liée aux missions de ces policiers en civil. Et s’interroge : « A quel moment franchissent-ils la limite pour rendre crédible leur infiltration ? Il peut toujours y avoir une explication liée à leur mission, comme la contribution à l’énervement voire à la violence pour mieux identifier les meneurs et récolter plus d’éléments de preuves », estime cette source.
Lors d’une manifestation des gilets jaunes à Paris, notre source relate avoir assisté à cette scène : « Des black blocs lançaient des projectiles sur un dispositif policier. Deux personnes vêtues de noir sont sorties de l’attroupement et se sont dirigées vers un cordon de CRS qui les a laissées passer », raconte-t-elle. Si cette source ne les a pas vues « lancer des projectiles », elle juge qu’elles contribuaient, selon elle, « à l’excitation générale ».
Plutôt qu’une stratégie orchestrée, il pourrait s’agir « d’ordres à un niveau infra », sur le terrain, « de policiers qui se montent le bourrichon et se disent ‘on va salir le mouvement’, et prennent alors des initiatives », avance cet ancien proche du ministère de l’Intérieur. Mais les hypothétiques participations ou incitations des policiers aux actions des casseurs sont « très difficiles à prouver », rappelle Sebastian Roché, qui « n’y croit pas trop ». « On ne peut être sûr de rien », poursuit Arnaud-Dominique Houte. « Mais il y a un vrai et gros problème de confiance, alerte l’historien. Et quand les gens n’ont plus confiance en la police, ils peuvent la soupçonner, à tort ou à raison, des pires pratiques. »